On continue de plus belle dans le double discours, sinon la schizophrénie. Même s'il répète depuis la catastrophe de Brétigny sa  priorité donnée à l'entretien du réseau existant, le gouvernement relance en même temps le programme de lignes à grande vitesse. La LGV Tours-Bordeaux se poursuivra au sud, d'un côté vers Dax ; de l'autre, vers Toulouse.

L'exécutif a donné son feu vert, le 26 septembre 2015, à la poursuite du GPSO (Grand projet du sud Ouest), alors que le 30 mars 2015, la commission d'enquête publique sur les projets de lignes à grande vitesse Bordeaux-Toulouse et Bordeaux-Dax, vers l'Espagne, avait rendu un avis consultatif défavorable sur la déclaration d'utilité publique de ces projets ferroviaires, aux coûts estimés à 8,3 milliards d'euros.
 
En pleine campagne pour les élections régionales de décembre où le PS redoute une débacle avec la perte de nombreuses présidences de région, c'est le secrétaire d'État aux Transports Alain Vidalies, député des Landes, qui a été chargé d'annoncer depuis son département d'élection la prochaine signature de déclaration d'utilité publique (DUP) de ces deux branches.

Aménagement du territoire

"J'ai averti aujourd'hui Alain Rousset [président PS de la région Aquitaine, NDLR], Alain Juppé [Maire LR de Bordeaux, NDLR] et Martin Malvy [président PS de Midi-Pyrenées, NDLR] de la  décision prise par le gouvernement de continuer la procédure GPSO sur les deux  lignes vers Toulouse et vers Dax sur laquelle la commission d'enquête publique avait émis un avis négatif", a indiqué par téléphone à l'AFP le ministre, présent à la Fête de la rose de la fédération socialiste des Landes à Soustons.
 
Selon le secrétaire d'État, "les arguments en matière d'aménagement du territoire pour tout l'Arc atlantique, qui est en retard sur le  développement de la grande vitesse par rapport à l'Arc méditerranéen" ont pesé  dans la décision du gouvernement. 

Le soutien de l'Europe "qui a labellisé ce projet comme un projet important" et la nécessité que la "France ne soit pas en retard" par rapport  au développement de la grande vitesse du côté espagnol, ont également joué, a-t-il ajouté.

Les présidents de régions exultent

Evidemment, les présidents de régions sortants exultent. “C'est une excellente nouvelle pour le sud de l'Aquitaine et pour la future  grande région Aquitaine-Limousin-Poitou-Charentes dont la LGV Paris-Dax sera  l'épine dorsale", s'est félicité Alain Rousset, candidat à la présidence de la grande région Aquitaine.

Martin Malvy s'est dit "particulièrement satisfait". "C'est une condition  majeure à la poursuite de notre développement et à la diversification de  l'emploi. L'étape franchie aujourd'hui est l'une des plus importantes de  toutes celles que nous avons dû surmonter".
Même satisfecit du maire de Bordeaux, candidat à la primaire des Républicains face à Nicolas Sarkozy. "La LGV ira à Toulouse et à Dax vers l'Espagne. Bonne nouvelle pour Bordeaux et l'Aquitaine. Le gouvernement a entendu nos collectivités".
 
Toutefois, dans le Sud-Ouest, une voix dissonante se fait entendre au sein de la majorité PS, celle du député de la Gironde Gilles Savary qui a publié un communiqué saignant.  L'ex-rapporteur de la loi sur la réforme ferroviaire ne mâche pas ses mots devant “l'approche incohérente“ du gouvernement  :  “Cet arbitrage intervient alors que le système ferroviaire français ne cesse de creuser son endettement, établi à ce jour à 44 milliards d’euros“. Il regrette “qu’aucune solution alternative moins coûteuse pour relier Toulouse à Paris, et Bordeaux à l’Espagne à plus de 250km/h n’ait été envisagée.“

Quels financements ?
 
Autre incohérence  de l'État qui oublie, selon lui, “de préciser comment il financera ce projet, alors qu’il ne cesse de professer la réduction de la dette publique, la rigueur budgétaire et la maîtrise fiscale“.

En attendant le gros des travaux, “cette décision engage ainsi l’État à de nouvelles dépenses publiques, puisqu’elle permet aux propriétaires fonciers impactés par le tracé d’exiger l’expropriation. Elle n’apporte pour autant aucune solution aux dessertes ferroviaires de Toulouse et de l’Espagne avant 2025/2030, pointe Gilles Savary, car les projets colossaux du Tunnel Lyon-Turin et du Canal Seine-Nord, pourtant exclus des conclusions prudentes de la Commission Mobilité 21, ont été confirmés et nécessitent des dépenses considérables imprévues.“

Et le député PS de jouer les Cassandre en avertissant que “l’investissement LGV, pour considérable qu’il soit, n’empêchera pas une régénération d’ampleur de la ligne ferroviaire Bordeaux-Toulouse actuelle, de plus en plus sollicitée du fait de la croissance démographique de la vallée de la Garonne et de la métropolisation de l’emploi à ses deux extrémités.

Les collectivités en première ligne

Quoiqu'il en soit, la décision du gouvernement de ne pas abandonner la poursuite de la ligne Sud Europe Atlantique au sud de Bordeaux s'explique par plusieurs raisons. En premier lieu, l'État est soumis à l'engrenage qu'il a lui même mis en place pour le cofinancement de Tours-Bordeaux. Plusieurs collectivités du sud de Bordeaux apportent leur ecot en échange de la réalisation de Bordeaux-Dax et Bordeaux-Toulouse. Or, devant les atermoiements de l'exécutif, plusieurs d'entre elles ont suspendu leur participation au risque d'obliger l'État ou SNCF Réseau à mettre au pot à leur place.

Par ailleurs, comme un projet de LGV finit quasiment toujours par se réaliser à plus ou moins long terme, l'administration a interêt à ce que chaque étape de la procédure soit remplie pour ne pas avoir à reprendre le projet à zéro. Au grand dam de plusieurs associations de riverains qui ne veulent pas voir leur terrain traversé par la ligne, l'État va pouvoir engager les expropriations.

Enfin, Bruxelles encourage la France à réaliser la branche Bordeaux-Dax tournée vers l'Espagne. En juillet 2015, la Commission a annoncé qu'elle apportera 52,48 millions d'euros, soit la moitié des quelques 105 millions d'euros prévus pour la poursuite des études. On imagine que les travaux bénéficieront aussi de subventions européennes.

Marc Fressoz