Miné de l'intérieur par une fuite en avant non financée, le programme français de la grande vitesse ferroviaire a-t-il implosé en ce mois de novembre 2015 ? On peut se le demander. Car après le déraillement d’un TGV d’essais sur la LGV Est phase 2, c’est un projet majeur, la LGV Tours-Bordeaux de l'axe Sud-Europe-Atlantique qui est menacé d’un crash financier retentissant.

Les banques du concessionnaire Lisea, qui exploitera la ligne à partir de l'été 2017, ont en effet fait connaître le 26 novembre par le biais du quotidien 20 minutes leur décision de suspendre leur versement au consortium mené par Vinci en raison “des risques qui pèsent sur la pérennité du projet".

Le pool bancaire estime qu'avec une moyenne de 16,5 allers-retours par jour à l'ouverture de la ligne telle qu'arrêtée par le gouvernement, les perspectives de revenus commerciaux du consortium ne sont pas assurées pour qu'il  puisse rembourser les intérêts de la dette qu'il a levée pour construire la ligne.

Un degré de plus dans le bras de fer

Liséa est-il donc déjà en faillite ? Pas encore. L'information d'une suspension de crédit que le consortium a confirmée sans mal signifie qu'un degré de plus a été franchi dans le bras de fer avec la SNCF et l'État actionnaire, avec comme témoins des élus régionaux et locaux qui penchent du côté du concessionnaire.

Clairement, avec cette dramatisation, il s'agit de faire pression sur la sphère publique pour qu'elle révise ses plans et porte les fréquences à 19 allers-retours. Les banques estiment qu'avec ce seuil, Lisea peut être en mesure de rembourser ses 250 millions d'euros annuelles d'interêts. L'ennui, c'est qu'avec davantage de péages à acquitter, le déficit d'exploitation de la SNCF pour ses TGV allant vers le Sud-Ouest  - au minimum 150 millions d'euros - va se creuser davantage.

Partenariat perdant-perdant

Pour l'instant, ce partenariat public-privé que les responsables politiques nationaux locaux avaient présenté comme une recette miracle gagnant-gagnant est un modèle perdant-perdant. Si le scénario de la faillite de Lisea se concrétise, d'un côté, le consortium perdra ses fonds propres ; de l'autre, l'État, via SNCF Réseau héritera de la dette levée par Lisea ainsi que d'une ligne dont l'exploitation sera une mauvaise affaire financière.

Pour l'instant, une repétition à petite échelle d'un tel scénario risque de se produire avec la ligne Perpignan-Figueras dont le concessionnaire privé TP Ferro est en redressement judiciaire.

Et pour la suite ? Avec de tels risques de fiasco financier, on voit mal comment au-delà des 4 LGV (Est, SEA, BPL et CNM) en cours d'ouverture, la poursuite du programme à grande vitesse pourrait se poursuivre comme prévu.

Rappelons qu'en dehors du Lyon-Turin régi par un traité international, le gigantesque ensemble Bordeaux-Dax et Bordeaux-Toulouse est la prochaine LGV inscrite sur la liste du gouvernement. On y  trouve aussi Montpellier-Perpignan et la fantaisiste ligne Poitiers-Limoges.

Marc Fressoz