C’est sidérant, personne ne parle du fret ferroviaire qui étouffe à cause des grèves, comme si les gens avait peur de représailles de la part des cheminots." Alexandre Gallo est directeur général d'Eurorail, une compagnie qui agrège en France plusieurs opérateurs ferroviaires de proximité, des compagnies qui doivent permettre de revivifier le transport ferroviaire de marchandise. Avec les mouvements de la CGT Cheminots et de Sud Rail qui contestent pêle-mêle les négociations sociales ferroviaire et la loi Travail, l'activité est gravement perturbée.

Pour les entreprises ferroviaires de fret, le scénario actuel est parmi les pires qui soient avec les grèves intermittentes de la CGT, prévues chaque mercredi et jeudi jusqu'à début juillet.
 
"En fait, le trafic commence à être perturbé le mardi soir à 19 heures jusqu’au vendredi 8 heures, autant dire que la semaine est fichue, détaille Alexandre Gallo. Résultat, 50% de nos trains sont arrêtés. En outre, là où nous avons du trafic portuaire, nous sommes également affectés par la grève des dockers. Et dans certaines zones, nous ne trouvons plus de gazole pour faire tourner nos machines. La situation est vraiment dramatique et certaines entreprises vont finir par mettre la clé sous la porte.
 
Le GNTC pousse son coup de gueule

En réalité, il n'est pas le seul à faire ce constat, entre colère et impuissance. Le Groupement national du transport combiné (GNTC), qui fédère les opérateurs et transporteurs adeptes du rail-route, pousse lui aussi son coup de gueule. Comme à chaque grève. Dans un communiqué publié le 18 mai, il dénonce le "conservatisme“ des syndicats cheminots qui “refusent toute adaptation et modernisation de l’outil ferroviaire dans son organisation, sa production, son fonctionnement pour s’adapter aux besoins du marché et servir ses clients."

Le GNTC cite des exemples de trains en déshérence à cause des grèves. Le 9 mai, un train du combiné parti de Dourges resta  ainsi resté bloqué à Longueau suite à la fermeture du poste de Bobigny. Il est arrivé avec plus de 2 jours de retard. Le 10 mai, le poste de Stains n’était pas ouvert, les trains du combiné restant bloqués à Valenton.

Et pour ajouter à leur pessimisme, ces professionnels du fret ferroviaire constatent un recul de la qualité de service en cas de grève. Ils incriminent la réforme ferroviaire de 2014 qui a dissout RFF dans SNCF Infra pour loger l'ensemble SNCF Réseau dans un groupe public ferroviaire unifié estampillé SNCF. “Avec RFF, ce type de situation avait heureusement disparu", note le GNTC pour qui une grève des cheminots de la SNCF ne bloquait pas autant la circulation des trains des autres entreprises ferroviaires.

Manifeste provocateur ?

Dans ce contexte d’affaiblissement du rail par rapport au transport routier dont la part modale s'élève à 85%, l’initiative prise par plusieurs personnalités de la gauche de la gauche, du PCF et de la CGT paraît sidérante, sinon provocatrice.
 
"Redonnons au rail toute sa place : les transports ferroviaires de passagers et de marchandises doivent redevenir de grands services publics", affirme ainsi un manifeste pour le rail divulgué lundi 23 mai 2016. Ils demandent à l'État et aux Régions d'"assumer et développer leur rôle" d'autorité organisatrice.

Parmi la cinquantaine de premiers signataires figurent Pierre Laurent  (PCF), le patron de la CGT, Philippe Martinez, ou encore celui de la fédération CGT des cheminots, Gilbert Garrel. On trouve également l'ex-patronne d'EELV et ex-ministre Cécile Duflot, préoccupée de se rapprocher de la gauche de la gauche en vue de son éventuellle candidature aux présidentielles de 2017.

Le manifeste continue dans ce registre en considérant que "la question des transports a pris un tour inquiétant dans le débat public alors même qu'elle se trouve aujourd'hui au cœur d'enjeux essentiels : climat et environnement, santé publique, aménagement du territoire, enjeux sociaux et économiques".

Retour vers le passé
 
En fait, les opérateurs de fret ferroviaire privés vont sans doute très vite savoir s'ils ont un avenir ou pas à travers la convention collective de la branche ferroviaire dont la prochaine séance de négociation doit se tenir cette semaine. Depuis des mois, ils vivent avec une épée de Damoclès. En février, l'AFRA, le GNTC, l'AUTF et Objectif OFP avaient ensemble manifesté toute leur inquiétude, craignant que l'ajout de jours de repos supplémentaires ne fiche en l'air le très fragile modèle économiqiue de leurs entreprises.

En attendant, certains acteurs du fret se disent que la partie ne sera pas facile. Certains d'entre eux broient du noir depuis qu'ils sont tombés sur une lettre écrite le 12 avril 2016 par les syndicats CGT des cheminots de Chartres, Paris Montparnasse, Trappes au président de l'UTP Jean-Pierre Farrandou au sujet de la convention collective.

La lecture de ce texte qui dénonce le “Capital“ dont les représentants veulent "piller les richesses produites par les cheminots“ procure l'impression d'un voyage vers le passé. "On se croirait à l'époque de la Commune ou des Soviets", estime cet opérateur de fret ferroviare.

Les signataires cégetistes y rejettent en bloc la réforme ferroviaire de 2014 qui préparerait “l'éclatement total de l'ex-SNCF“ et ne voient "aucune raison pour que le représentants de plus de 200 000 travailleurs du rail discutent le projet de magnats de la finance".

Pour ces responsables CGT locaux, plus qu'une convention collective, c'est "un statut unique du personnel pour tous les personnels du rail" qu'il faut, préalable à un retour du "monopole" de la SNCF au "service du Peuple, exclusivement orienté vers la satisfaction des besoins sociaux de transport et d'aménagement du territoire et libéré définitivement de la voracité et de la rapacité du Capital".

Et de conclure leur missive à Jean-Pierre Farandou en prévenant : “Chaque traverse, chaque centimètre de rail, de caténaire, chaque roue sont à nous !

Tout un programme…

Marc Fressoz