C'est un des enseignements de l'affaire Alstom. Les heures de discussion au Parlement de la loi de reforme ferroviaire adoptée en 2015 à partir du constat des graves difficultés du groupe public ferroviaire n’ont visiblement servi à rien. Peut-être que le prochain débat qui s'ouvrira sur les difficultés à maîtriser la dette du groupe SNCF sans effort drastique remettra les choses en perspective.

Plusieurs rendez-vous sont, en effet, prévus sur cette question. Cette semaine, le gouvernement doit transmettre au Parlement son rapport sur la dette sans proposer de recettes miracles. Puis, l'Arafer publiera d'ici début octobre un rapport sur le bilan de la réforme ferroviaire. Enfin mi-octobre, ce sont les deux députés Gilles Savary (PS) et Bertrand Pancher (UDI) qui feront connaître les conclusions de leur mission d’évaluation de la réforme ferroviaire qui s'annoncent d'ores et déjà assez cinglantes.

En attendant, c'est haro sur l'État actionnaire et haro sur l'entreprise SNCF, coupables de ne pas commander suffisamment de trains à Alstom. Et peu importe si l'industriel Alstom a pu faillir de son côté.

Alstom épargné

L'élément déclencheur de l'annonce par Alstom du projet de fermeture de Belfort – menaçant 400 emplois – a suscité peu de commentaires : un autre constructeur, Vossloh, a été préféré à Alstom par Akiem la société de leasing de locomotives de la SNCF. "Alstom qui considère le marché français comme une chasse gardée vend trop cher et peine à se remettre en cause", estime-t-on au gouvernement. La SNCF a trop de TGV et ne peut pas se saigner uniquement pour faire plaisir à Alstom. Déjà pour aider le site de Reichshoffen, les Régions et la SNCF ont levé une option de 30 TER quand 20 rames auraient amplement suffi aux régions."
 
Comme lors de l’affaire Eurostar où la filiale de la SNCF avait choisi d’acheter des rames Velaro à Siemens plus adaptées à ses besoins que les AGV d’Alstom, une bonne partie de la classe politique a retrouvé ses reflexes conditionnés. Les pouvoirs publics ont été bien davantage attaqués que le groupe présidé par Henri Poupart-Lafarge et son annonce surprise.  

A quelques mois des présidentielles où la majorité sortante est extrêmement affaiblie, et quelques semaines après le départ du ministre de l’Économie Emmanuel Macron qui gérait le dossier Alstom – il avait promis de maintenir Belfort lors d’une visite en mai 2015 – plusieurs ténors de l'opposition s'en sont donnés à cœur joie. Ils ont contraint l'Élysée et le gouvernement à prendre le dossier en main.

Réflexes conditionnés avant 2017

Pour la candidate aux primaires de la droite, Nathalie Kosciusko-Morizet, "l'État se réveille bien tardivement parce qu'en fait, cela fait des années que ça dérive. (...) Il y a eu une opération de sauvetage réussie grâce à Nicolas Sarkozy en 2004 sur Alstom. Et depuis, il y a eu un enchaînement de difficultés" avec "des errements de l'État" et "du management".
 
Son concurrent Bruno Le Maire "souhaite qu'on ait une vraie politique nationale sur le ferroviaire qui permette de garder les emplois comme ceux d'Alstom".

"L'État doit sauver ce site, a estimé de son côté Marine Le Pen (FN). On voit bien là le rôle que doit avoir l'État stratège de soutien de nos champions industriels."
 
L'ex-ministre PS du redressement productif Arnaud  Montebourg a lui ciblé Emmanuel Macron : "Me succédant dans les fonctions de ministre de l'Économie, il avait la charge d'utiliser ces 20%, et ces deux hauts fonctionnaires qui siègent au conseil d'administration d'Alstom, pour dire et faire en sorte que l'équipe de France du ferroviaire, la SNCF, Alstom, la RATP, se serre les coudes".

Le président de la FIF et "le désastre social sans précédent"

Quant aux élus de circonscriptions où Alstom est très implanté, dès le 7 septembre 2016, jour de l'annonce du projet de fermeture site de Belfort, ils ont mis la pression sur l'État afin qu'il garnisse le carnet de commandes d'Alstom.

Treize élus de l'Est dont la sénatrice LR du Bas-Rhin Fabienne Keller, le sénateur du Haut-Rhin Jean-Marie Bockel ou encore le député maire de Belfort Damien Meslot, ont demandé au gouvernement de tenir sa promesses de février 2016 de commander 30 rames TET via SNCF Mobilités déployables à partir de 2018. "Nous espérons réellement que cette annonce n’avait pas seulement pour but d’être un mirage  permettant    de    mieux    faire    accepter    les    autres    annonces particulièrement pénalisantes pour les emplois des sites d’Alstom Transport", écrivent-ils. Un engagement que le gouvernement maintient mais sans préciser de date. Reste à financer l'opération qui doit s'élever à 400 millions d'euros. 

Alstom a également activé son lobbying via le sénateur LR Louis Nègre. En tant que président de la FIF, il a écrit, le 7 septembre 2016, à François Hollande pour lui dire qu'au sujet de ces 30 Régiolis, il lui semble "crucial que l'État joue son pleinement son rôle d'État stratège et [… ] concrétise ses  commandes" pour sauver une filière qui se rapproche, selon lui, "d'un désastre catastrophe social et industriel sans précédent".

Peu importe si Louis Nègre connaît les difficultés économiques de la filière. Rares sont les élus à éviter la démagogie et à mettre en perspective le besoin d'adaptation d'Alstom à la crise de son client historique.

Bertrand Pancher tranche

Dans ce contexte, la position du député UDI de la Meuse Bertrand Pancher tranche sensiblement.

Certes, il ne ménage pas l'État car, pour lui, "cette nouvelle crise est hélas symptomatique du manque d’État stratège en matière de politique ferroviaire".

Toutefois, "l’État doit bien évidemment tout faire pour aider Alstom mais en se gardant de faire, une nouvelle fois, porter une grosse partie de l’addition sur la SNCF déjà confrontée à une dette abyssale." Pour lui, la priorité est "de donner à la SNCF toute la liberté de mouvement qui lui permettra de trouver un nouveau souffle et de redevenir compétitive" car "ce n’est pas en continuant d’asphyxier la SNCF que l’on permettra de nouvelles commandes publiques, mais bien au contraire en se donnant les moyens réels de faire de nouvelles lignes et d’améliorer le réseau existant".

Quel sera l'épilogue de cette affaire ? "Nous devons apporter des commandes" à Alstom.  "Quand il y a de grandes filières qui doivent être soutenues, nous devons nous engager. En ce moment, c'est le cas pour la filiale ferroviaire avec Alstom", a expliqué François Hollande lundi 12 septembre devant des stagiaires et formateurs de l'Ifocop, un organisme de formation.

On peut donc imaginer que la commande des 30 Régiolis pourrait se formaliser prochainement et que la SNCF, la RATP et la SGP pour le métro automatique du Grand Paris Express auront une pression accrue dans leurs prochains choix d'investissement.

Dans l'immédiat, le prochain grand marché qui doit déboucher sur une commande concerne le RER NG attribuable en principe avant la fin de l'année. En termes de lobbying, Alstom qui est allié à Bombardier dans cette compétition face à CAF, a sans doute marqué un point.

Marc Fressoz