Le week-end du 18 et 19 mars 2017, le groupe SNCF organise la plus grande opération de détournement de trains qu'il ait sans doute jamais réalisée. Elle se traduira pour les voyageurs qui d’ordinaire auraient utilisé la Gare de Lyon ou celle de Bercy par une sorte de jeu de piste géant, heureusement très balisé par l'utilisation de tous ses canaux d'informations.

Qu'on en juge : pour les voyageurs TGV à destination des Alpes, les gares de départ seront… Massy Palaiseau et Versailles Chantier ; pour Marseille et la Côte d’Azur, pas d’autre choix que de monter dans le train ou d'en descendre à Marne-la-Vallée et à Roissy CDG ; pour Nîmes, Montpellier et le Languedoc, ce sera Massy et Montparnasse. Pour ceux qui vont en Suisse, rendez-vous Gare de l’Est. Voilà pour les clients du TGV et des TET.

Pour ceux qui utilisent les TER ou Intercités entre Paris et la Bourgogne ainsi qu'entre Paris et Clermont-Ferrand, la gêne sera moindre même si les TER Paris-Dijon passeront à la trappe durant ce week-end : les trains arriveront ou partiront d'Austerlitz au lieu de la Gare de Lyon ou de celle de Bercy.

Et  pour les banlieusards qui voyagent par le RER D ou par la ligne R du Transilien dont les dessertes seront modifiées, mieux vaudra éviter le train. De nombreuses portions seront tout simplement fermées : Gare de Lyon-Villeneuve Triage sur la D mais aussi du côté de Ris-Orangis.

SNCF Réseau et SNCF Mobilités main dans la main

La raison de ce chambardement exceptionnel du plan de transport ? C’est simple, le groupe ferroviaire public a besoin de 48 heures pour débrancher plusieurs vieux postes d’aiguillage datant du début du XXe commandant le secteur et basculer la gestion des circulations vers une tour de contrôle installée à Vigneux-sur-Seine et qui couvre Paris sud-est. Avant la mise en exploitation, chacun des itinéraires possibles sera testé. D’où la fermeture des gares de Lyon et de Bercy à toute circulation ferroviaire (à l'exception du RER A géré par la RATP)
 
"Il s’agit d’une opération d'une ampleur exceptionnelle, presque historique", a souligné  Florence Parly, directrice générale de SNCF Voyageurs, branche de l’EPIC Mobilités. "En 48 heures, on passera de 1933 à 2017", a résumé le président de SNCF Réseau, Patrick Jeantet.

En tenant le 26 janvier 2017 une conférence de presse commune au siège du groupe pour présenter cette opération, ils ont aussi mis en avant la bonne entente qui existe entre les deux EPIC, Mobilités et Réseau où depuis la réforme ferroviaire, le premier gère les trains et l’autre concentre tous les leviers des métiers de l’infrastructure.
 
Et les trains de Thello ?

Mais c’est toute l’ambiguïté du nouveau groupe public ferroviaire, cimenté par le haut par un EPIC de tête de près de 10 000 personnes : dans l'orchestration de cette exceptionnelle opération de détournement, il a oublié de dire explicitement d’où partiraient durant ce week-end spécial les trains du petit poucet Thello, le seul opérateur concurrent de la SNCF et qui opère des trains de nuit quotidiens allers et retours entre la France et l'Italie depuis la Gare de Lyon.
 
On peut comprendre cette omission de la part de Florence Parly, la directrice de SNCF Voyages,  Mais on peut la reprocher au PDG de SNCF Réseau, Patrick Jeantet qui met pourtant en avant dans ses discours le souci d’impartialité du gestionnaire du réseau vis-à-vis du marché des entreprises ferroviaires.  

En fait, ce week-end du 18 et du 19 mars, Thello ne fera tout simplement pas circuler de trains  “ Toutes les options ont été étudiées par Thello, indique l'entreprise ferroviaire filiale de Trenitalia, mais des travaux sur la ligne entre Paris et Dijon se superposent aux travaux de la Gare de Lyon, rendant le remaniement des opérations trop complexe et ne garantissant pas des standards de qualité (itinéraire, durée de voyage) suffisants pour les passagers.

La "guéguerre" SNCF-RFF oubliée

Quoiqu’il en soit, pour préparer cette opération, tout se passe à l’évidence en bonne intelligence entre SNCF Mobilités et Réseau. On est loin de l’époque où leurs récents ancêtres respectifs SNCF et RFF, basculaient l’horaire des trains vers le cadencement. Réalisé en décembre 2011, à l’initiative du gestionnaire du réseau qui entendait fixer le pas, ce changement d’ampleur nationale s’était déroulé dans une ambiance de défiance et de rivalité réciproques à peine masquée par une opération de communication menée en commun des mois à l’avance tant la crainte d’un ratage était grande.
 
Plus récemment, au printemps 2014, la révélation de l’histoire rocambolesque des quais de gares trop étroits pour pouvoir accueillir certains TER commandés par la SNCF, témoignait aussi de la mésentente structurelle qui fracturait SNCF Infra et RFF.
 
"Nous avons choisi de faire ce basculement durant un week-end car la fréquentation est moindre et l'impact  moins important pour les voyageurs. Par exemple, le week-end, la ligne ne transporte que 100.000 personnes par jour contre 600.000 en semaine", explique Florence Parly. "Nous aurions pu supprimer purement et simplement toutes les circulations, mais  nous avons choisi de mettre en place un plan de transport alternatif", continue-t-elle.
 
Cette contrainte technique de taille imposée par le gestionnaire du réseau aux opérateurs  fait-elle l’objet d’une compensation ? Non, précise Patrick Jeantet qui met en avant les gains de productivité ainsi que l'amélioration à attendre de la fiabilité. 
 
Des coûts pour Mobilités

Pourtant le coût n’est pas neutre pour l'entreprise ferroviaire. Habituellement, 300.000 personnes par jour transitent le week-end Gare de Lyon. Pour le week-end de la mi-mars, seulement 130.000 sont attendus. Soit un certain manque à gagner dû à la perte de déplacements sur l'activité TGV, mais aussi des frais supplémentaires internes. Car pour limiter le désagrément sur les usagers de la banlieue, Transilien va offrir le covoiturage à ceux qui se tournent vers iDVROOM, la filiale de covoiturage de Mobilités qui se positionne sur la courte distance.

Cette grande opération des 18 et 19 mars viendra conclure cinq ans de modernisation des postes d'aiguillage de surface de la Gare de Lyon.
 
La nouvelle tour de contrôle ferroviaire verra passer 960 trains chaque jour : 420 RER D, 200 TGV, 100 remontées et descentes du technicentre sud-est européen, et 260 TER et Intercités.
 
Marc Fressoz