L'affaire des "déclassés de la SNCF", ou "indigènes du rail", comme ils se sont parfois autodésignés, est rejugée car la SNCF a contesté in extremis sa condamnation le 21 septembre 2015 par le Conseil des Prud'hommes de Paris à 170 millions d'euros de dommages et intérêts au total.

Après moult renvois et, pour certains, dix ans de procédure, plus de 800 "Chibanis" (cheveux blancs en arabe) estimant avoir été lésés dans leur carrière et leur retraite avaient obtenu satisfaction en première instance. Et applaudi des jugements qui leur avaient rendu "reconnaissance" et "dignité".

Plusieurs centaines d'entre eux pourraient assister aux audiences, prévues sur deux jours dans la grande salle où se tient habituellement le procès-fleuve de l'explosion d'AZF.
 
Des CDI de droit privé

La grande majorité des plaignants, embauchés dans les années 70, étaient contractuels, donc avec un CDI de droit privé, et n'ont pas pu bénéficier du statut particulier des cheminots, plus avantageux et relevant d'une caisse de retraite spécifique. Une centaine, naturalisés, ont pu y accéder mais en perdant leur ancienneté.

Ils accusent la SNCF, qui conteste toute discrimination, de les avoir délibérément "cantonnés" aux plus bas niveaux de qualification et de salaires, ce qui les a ensuite pénalisés à l'heure de la retraite.

"J'aimais travailler à la SNCF, ce métier m'est resté dans le coeur" mais "il y avait un grand écart avec mes collègues, je veux qu'il soit réparé", explique à l'AFP Abdelghani Azhari, 67 ans, qui a souvent travaillé la nuit au cours de sa carrière.
 
Un préjudice moral demandé


Selon leur avocate, Me Clélie de Lesquen-Jonas, 100% des plaignants sont restés agents d'exécution, contre 25% des personnels au statut et avec une ancienneté comparable.

Les dommages et intérêts prononcés en 2015 s'élevaient à environ 200.000 euros en moyenne par personne. Si la cour d'appel, qui rendra son jugement le 31 janvier 2018, confirmait la discrimination, la facture pourrait s'alourdir pour le groupe public.

L'avocate des cheminots, quasi-tous retraités aujourd'hui, a en effet réévalué à la hausse ses demandes, en les recalculant pour chacun sur la base du principe de "réparation du préjudice intégral". Elle espère également obtenir une reconnaissance de "préjudice moral" pour tous ces agents qui "ont ressenti une vraie humiliation".
 
Des règles statutaires respectées

En face, le groupe ferroviaire plaidera qu'il a "toujours traité de la même manière ses salariés, quelle que soit leur origine ou nationalité". Le contraire eut été "antinomique avec les valeurs de l'entreprise".

La SNCF, qui avait en 2015 souligné "la valeur de l'engagement de ces salariés au service du développement ferroviaire de notre pays", explique avoir "respecté les règles statutaires", qui réservent l'embauche au statut SNCF aux ressortissants de l'Union européenne. Une condition dont SUD-rail et la CGT-cheminots demandent la suppression, comme la RATP l'a fait en 2002. Mais l'existence de deux régimes distincts "n'est pas discriminatoire", insiste un porte-parole.

En première instance, 26 dossiers avaient été recalés, pour des raisons de prescription ou parce qu'il s'agissait d'agents détachés par les chemins de fer marocains.
 
De nouveaux recours déposés

Depuis un an et demi, entre 300 et 400 nouveaux recours ont été déposés, portant à près de 1.200 le nombre de dossiers aux Prud'hommes, selon Ahmed Katim, porte-parole de l'association rassemblant les plaignants.

"La SNCF cherche à gagner du temps, le temps que les gens disparaissent, comme l'a fait le gouvernement français avec les anciens combattants marocains, mais je suis confiant dans la justice", assure M. Katim. Il se dit prêt à "continuer le combat jusqu'au bout", "en cassation" si nécessaire.

La SNCF a recruté au total environ 2.000 Marocains dans les années 1970, en vertu d'une convention signée entre la France et le Maroc devant garantir "l'égalité des droits et de traitement avec les nationaux", rappelle-t-il.

AFP