Dans l'inconscient collectif des Bordelais, le tramway est au même niveau que le vin ! Une enquête commandée par Keolis, fililale de la SNCF, pour préparer une réponse "éclairée" à l'appel d'offres de la Communauté urbaine en 2009 pour l'exploitation du réseau de transports urbains Tbc révèle cette étrange analogie.

Fiers de leur très chic tramway bleu marine inauguré en 2004 qu'il compare à une "gazelle" et qui a transfiguré la ville, les habitants de Bordeaux ont alors délaissé encore plus les autobus, baptisés les "dinosaures" dans cette même enquête.

Seulement voilà, le tramway n'a pour l'heure que trois lignes, bientôt 4 puis 5 à l'horizon 2018, mais en aucun cas, il pourra desservir les 27 communes de la Communauté urbaine de Bordeaux (CUB, 715 000 habitants, 815 0000 d'ici à 2030).
Pour aller chercher les habitants à 15 ou 20 kilomètres à la ronde, il faut des bus, mais les Bordelais ne voulaient plus en entendre parler depuis longtemps, bien avant l'arrivée du tram.
Depuis, ils les boudent encore plus, l'écart d'image, de confort et de rapidité entre les deux modes de transport étant flagrant


Tram au pinacle, bus au pilori

Bref, un réseau de transport à deux vitesses, avec un tram porté au pinacle et des bus cloués au pilori. C'est sans doute parce qu'elle avait compris ce déséquilibre que Keolis a remporté, non sans encombres (lire l'encadré ci-dessous), l'appel d'offres pour exploiter le réseau des transports publics de Bordeaux, en 2009. "Nous avions étudié de près les besoins depuis plusieurs années", reconnaît l'actuel directeur de Tbc, Bruno Danet.
En place depuis plus de 40 ans, le candidat sortant, Veolia, n'avait pas vu venir le loup qui cherchait à entrer dans cette bergerie pour décrocher un contrat de 750 millions d'euros de chiffre d'affaires, dans la sixième agglomération française.


Le grand soir de février 2010


Installé aux manettes de Tbc le 1er mai 2009, Keolis a préparé la révolution des 88 lignes de bus puisque c'était la promesse faite aux élus. Elle s'est déroulée dans la nuit du 21 au 22 février 2010 lorsque toutes les lignes routières ont changé de trajet, de noms et de numéros.
Les salariés ont déplacé les poteaux d'arrêts, changé les girouettes, affiché les nouveaux horaires, la nouvelle cartographie des lignes, "les conducteurs les plus zêlés ont fait des parcours de repérage dans la nuit pour ne pas se tromper le lendemain !", raconte Bruno Danet.
Il n'y aurait eu qu'une seule erreur d'itinéraire sur 15 000 services quotidiens", selon le directeur de Keolis Bordeaux.
Des réunions de concertation avaient été organisées avec les élus, les techniciens puis les usagers et des psychosociologues ont conseillé la direction. Avant ce big bang, des ambassadeurs du réseau sont allés à la rencontre des habitants pour leur apprendre à se servir du nouveau réseau de bus. Pas une sinécure.


Lianes, Coroles, Citeis, Flexo et bientôt des bateaux

Aujourd'hui, le réseau d'autobus est organisé ainsi :
  • 3 Lianes : des lignes "structurantes qui vont d'une banlieue à l'autre en passant par Bordeaux, ont la priorité aux feux mais ne bénéficient pas d'un site propre, et circulent de 5h à minuit, toutes les 10 minutes. Ces lignes diamétrales représentent 90% de tous les voyages du réseau. Vitesse commerciale : 17km/h
  • Corol : des lignes de rocade, sans passer par Bordeaux, qui circulent de 5h à 20h30, toutes les 20 à 30 minutes selon les heures.
  • Citeis : des navettes bus intracommunales.
  • Flexo : des lignes et itinéraires à la demande.
  • Des navettes fluviales sur la Garonne reliant une rive à l'autre sont en projet.
  • Environ 1 500 vélos en libre-service.


Le déficit d'exploitation se creuse

Un an après, le bilan est satisfaisant : en 2010,  le trafic bus a bondi de 16% (contre 2% pour le tram, ce dont personne ne semble se plaindre) et globalement le trafic du réseau a progressé de 20%. Depuis janvier 2011, il enregistre une nouvelle poussée de 11%.
Le bus rattappe son retard sur le tram avec 41% des déplacements en 2011 contre 37% en 2009. Il y avait bel et bien du trafic à prendre", constate Paul Chaperon, directeur marketing de Tbc.

Mais dans le même temps, le déficit d'exploitation s'est creusé, ce qui inquiète les élus. Même si Christophe Duprat (en photo), vice-président de la CUB en charge des transports se veut conciliant : "la crise est passée par là, et il faut se rappeler que l'exercice 2010 est la seule année pleine pour Keolis qui avait vu 2009 amputée à cause de la bataille judiciaire après le résultat de l'appel d'offres", argumente l'élu (lire ci-dessous).

La contribution forfaitaire de la CUB donnée à Keolis représente 105 millions d'euros par an (contre 97 millions en 2009 .
Le déficit d'exploitation représente quant à lui 8 millions d'eros, à la charge de l'exploitant. En 2010, Keolis a donc versé 3,3 millions d'euros à la CUB, l'autorité organisatrice, pour compenser l'insuffisance des recettes.
Bruno Danet reconnait cette insuffisance mais souligne que le contrat a été négocié à l'automne 2008, c'est-à-dire avant la crise économique qui a affecté la fréquentation des transports urbains.
 

L'épineuse question sociale

Autre ombre au tableau, la question sociale qui reste délicate sur ces rives de la Garonne. En 2009, les syndicats de Tbc ont été affolés par la choix de Keolis car au même moment, leurs collègues de Keolis Lyon se battaient contre le projet Edifis, une remise à plat de tous les accords sociaux du réseau de transports collectifs de Lyon.
"J'ai signé en 2010 un accord avec les syndicats pour protéger les accords assez protecteurs en place à Bordeaux et négociés par Veolia", observe Serge Danet. Visiblement, il a négocié la paix sociale.

Ce qui n'empêche pas les syndicats d'observer une grève perlée depuis des mois à cause des négociations annuelles oblogatoires (NAO) de 2010 qui ne sont toujours pas finalisées (+2% de hausse de salaire). La CGT s'opposant à la signature de l'accord.
La direction tente de débloquer l'affaire et lance un référendum interne le 8 juillet. Histoire de mettre en lumière l'opinion des salariés.

Nathalie Arensonas